Cette contribution s’intéresse à la manière dont les négociations liées à la publication de données considérées comme sensibles sont susceptibles de procurer de nouvelles clés d’analyse.

Déconcertée

Un jeudi en fin d’après-midi, je reçois un mail que j’attends depuis très exactement une semaine : il s’agit du premier retour sur un article que je viens d’écrire, de la part de la direction de l’organisme au sein duquel j’ai recueilli mes données. Je ne suis pas inquiète : je leur ai soumis ce texte pour avoir leur avis sur l’anonymisation des données, et il ne s’agit de toute manière que d’une première version. Mes analyses mettant en lumière la qualité de leur travail, j’ai même assez hâte de connaitre leur réaction à ce premier texte. J’ouvre donc leur mail, et je reste interdite : si la supposée qualité de mon article est poliment relevée, je suis surtout convoquée dans leurs locaux pour en discuter, parce que mon texte les met « dans une position délicate vis-à-vis » d’autres interlocuteurs. Dire que je déchante rapidement serait un euphémisme : je tombe presque de ma chaise !

Relecture de l’article après les premières révisions : une phase de questionnements ©Anne-Christel Zeiter Tous droits réservés

Un an plus tôt, dans le cadre d’un programme pilote d’insertion socioprofessionnelle précoce de jeunes requérant·e·s d’asile, l’institut universitaire pour lequel je travaille était entré en partenariat avec cet organisme chargé de la réinsertion professionnelle pour la région. Responsable de cet échange, je mettais mes compétences de spécialiste de l’appropriation langagière au service du programme et, en contrepartie, je pouvais recueillir des données sur le rôle de la langue dans la construction d’un projet de formation professionnelle en contexte d’asile. Cet échange était jugé intéressant par notre partenaire pour valider scientifiquement la bonne marche du programme pilote, et me permettait d’accéder à des données que je n’avais que pressenties en deux ans de recherche dans le monde de l’asile : échanges de mails entre professionnels, directives internes, et surtout, tout ce qui constitue le off d’un contexte politiquement tendu : bruits de couloir, discussions de machine à café, documents « tombés du camion », … soit autant de données inutilisables en tant que telles, mais aidantes pour donner du sens à l’entier du contexte et aux données recueillies.

Mais ce jeudi-là, déconcertée par ce que je viens de lire, ce partenariat me parait moins enchanteur : du plaisir que j’avais eu à envoyer ce premier texte, je passe à la honte du travail mal fait et à la colère face à ce que je comprends comme une volonté de censurer ma voix scientifique.

La politique et le travail scientifique

Lors de l’entretien qui suit, qui rassemble la direction de l’organisme, ma directrice d’institut et moi, les arguments sont de deux ordres. D’un côté, ma présence en tant que chercheuse dans le projet leur donne l’image d’une parfaite transparence et d’une grande ouverture à l’innovation : c’est la base de notre partenariat. De l’autre, mon regard critique sur l’entier d’un terrain, dont cet organisme est l’un des principaux acteurs, risque de provoquer des conflits politiques, stratégiques et de rebondir sur des enjeux financiers. Une situation qu’ils n’avaient pas prévue lorsque nous avions établi notre partenariat. Leur demande est donc de conserver dans l’article ce qui valorise le programme, tout en sauvegardant leur image d’intégrité : ils craignent en effet que la structure d’accueil habituelle des personnes migrantes les accuse de souligner ses dysfonctionnements par ma voix scientifique.

Début 2017, en effet, cette structure et l’organisme de réinsertion professionnelle avaient été mandatés par le gouvernement pour conduire le programme en question, dans l’idée de tester des modes novateurs de prise en charge pour améliorer des résultats jusque-là considérés par l’État comme insuffisants en termes d’accès à l’emploi. Cette situation mettait les deux entités en compétition, et c’est dans ce contexte que mon discours, un article scientifique destiné à être rendu public et non un rapport d’évaluation interne, pose problème.

Moments de flou

Ma première réaction est alors de préserver ma publication, c’est-à-dire de trouver une solution pour que mon travail scientifique ne soit pas muselé : je propose donc immédiatement de rendre les données complètement anonymes dans l’article incriminé, et de réfléchir à une manière de procéder, dans mes futures publications, qui tienne compte des préoccupations de mes partenaires. Je le fais toutefois à contrecœur, parce que je sais, via des sources officieuses, que mon travail a été démoli dans son contenu, ce qui est toujours blessant, et parce que je trouve démesuré le veto mis sur ma publication.

Avec la distance, je réalise que ma compréhension de la situation était parcellaire. Je jugeais leur entreprise à mon égard, je l’avoue, d’autant plus hypocrite que mon travail ne paraitrait pas dans un quotidien à grand tirage : ils le trouvaient juste… mauvais. Mais lorsque j’ai reçu les commentaires des relecteurs de la revue, j’ai commencé à saisir le problème. Il comportait en effet trois parties mal articulées entre elles : une partie théorique sur les enjeux de pouvoir, une analyse du cadre légal régissant l’asile, et l’analyse d’un échange de mail entre la conseillère en insertion d’une participante et, du côté de l’organisme d’accueil, son assistante sociale, chargée du logement et des autres questions d’intendance relatives à son séjour. Mes conclusions d’alors relevaient un manque de cohérence entre la mission déclarée de l’organisme d’accueil des personnes migrantes et les pratiques effectives, et de probables lacunes dans la formation des travailleur·e·s sociaux. Je ne parvenais toutefois pas réellement à montrer, concrètement, comment l’exercice du pouvoir et les ambivalences du cadre légal théoriquement décrites se matérialisaient dans les séquences interlocutives analysées. J’ai alors développé un pénible sentiment d’échec. Mes relecteurs comme mes partenaires trouvaient mon travail mauvais : je n’étais pas loin de partager leur opinion et d’abandonner la publication de l’article.

(Tenter de) surmonter l’échec

Deux enjeux se présentaient donc à moi simultanément : articuler mon article pour l’améliorer, et résoudre un conflit naissant pour sauvegarder le partenariat. Ces problèmes se sont néanmoins rejoints alors que je cherchais la meilleure solution pour rendre mes données anonymes et – c’était l’exigence de mes partenaires – les analyser sans citer les mails dans leur entier. Je devais trouver une autre manière de les présenter, de les « raconter », et par cette démarche même, j’ai recommencé à les analyser sous un jour différent. Ce que je n’avais pas saisi, et qui m’apparaissait tout à coup plus clairement, était qu’un fort rapport de co-dépendance existait au-delà de la compétition entre les deux entités. L’organisme d’insertion devait s’appuyer sur l’organisme d’accueil pour toutes les questions d’intendance, alors même que les assistant·e·s sociaux attendaient de la responsable d’insertion qu’elle oriente les jeunes dans leur agir socioprofessionnel, ce qu’elle-même, en charge de près de deux cents personnes, peinait à faire. Ce constat m’a alors rendue plus empathique envers l’organisme d’accueil, et envers l’assistante sociale dont je citais les mails : il s’agissait de la protéger, de la rendre anonyme, comme les autres, ce qui signifiait que j’étais moi aussi dans un mécanisme de pouvoir que je n’avais jusqu’alors compris que très théoriquement, quand bien même je cherchais à le décrire dans mes données. En relisant aujourd’hui cette première version de mon article, je réalise également que mon engagement en faveur d’une prise en charge plus égalitaire des personnes en situation d’asile orientait mon regard sur ces dernières, sans suffisamment considérer les autres relations de pouvoir qui structuraient leur quotidien : c’était l’articulation qui me manquait !

Comprendre autrement

En réfléchissant à la demande de mes partenaires concernant mes publications, je voyais donc de la politique, ce qui n’était pas surprenant dans un tel contexte. Mais ce que je voyais mieux, tout à coup, en reprenant mes données, relevait des finesses de la politique interinstitutionnelle – entre les deux organismes et entre l’organisme d’insertion et l’université, que je représentais – et interpersonnelle, entre différents niveaux hiérarchiques évidemment, mais également en termes d’inimitiés et de conflits de loyauté : c’est justement ce qui m’avait permis de savoir ce qui s’était dit de mon article autour de la machine à café, et que l’on ne m’aurait en aucun cas répété si des conflits totalement indépendants de ma personne n’avaient pas existé au préalable. J’ai alors appris que la politique n’est jamais frontale : seuls les recoupements d’événements permettent de donner plus de sens au système global, à défaut de vraiment comprendre ce qui se joue.

Une parenté forte entre ce que je voulais montrer dans mon article, mais que je peinais à articuler, et ce que j’expérimentais comme chercheuse aux prises avec des difficultés de publication est alors apparue. Si je comprenais, d’un point de vue théorique, les jeux de pouvoir qui structurent les interactions sociales, si je voyais comment, discursivement, ces jeux se manifestaient dans les cadres légaux qui régissent le monde de l’asile, je ne saisissais pas clairement comment, concrètement, cela agissait sur les personnes prises en charge. Si mon esprit analytique se refusait à distinguer les acteurs sociaux entre « gentils » et méchants », mon engagement envers les requérant·e·s d’asile me poussait insidieusement à catégoriser dans cette direction. Je voyais dans mes données des dynamiques qui me gênaient, sans que je parvienne à les articuler à mon cadre théorique. Au fond, je savais, mais je ne voyais pas, parce que je ne comprenais pas : mon analyse portait sur des problématiques de prise en charge d’individus en situation précaire, mais pas sur les relations de pouvoir connexes mais non directement agissantes sur ces mêmes individus. Prendre conscience du fait que les enjeux de politique économique et migratoire s’agrémentaient de politique interinstitutionnelle et interpersonnelle pour influencer les modalités de publication de mes travaux m’a alors conduite à comprendre : il faut considérer tous les niveaux pour dépasser la seule description du pouvoir et ainsi mieux comprendre la complexité des dynamiques qui font sens.

Projet de recherche

La langue qui importe. Langue et insertion socio-professionnelle en contexte d'asile

Publié 2020-02-24
Comment citer cet article

Zeiter, Anne-Christel, 2020. Quand les freins de publication deviennent une clé de compréhension. Chroniques du terrain [en ligne]. Disponible à l’adresse URL: https://www.chroniquesduterrain.org/partager/freins-publication-cle

Références
  • Zeiter, A.-C. (2019). Silence, on s’occupe de vous! Barrières à la socialisation langagière dans l’accueil des requérants d’asile en Suisse. Minorités linguistiques et société, 12, 148-166. doi: https://doi.org/10.7202/1066526ar